dimanche 18 octobre 2015

Stagiaire en galère - Coup de gueule.

J'ai longtemps hésité avant d'écrire cet article. D'une part parce qu'il révèle des éléments de ma vie financière et qu'après tout ça ne regarde que moi. D'autre part, je me suis demandée si j'étais légitime, si je me plaignais pas pour rien, si je n'étais pas une enfant pourrie gâtée ou si je ne faisais pas un caprice.
Je suis toujours sceptique mais je suis aussi en colère, alors je m'exprime, ce blog est fait pour ça.

Je vous pose le tableau, parce que j'aime bien que vous ayez tous les paramètres pour comprendre. Je l'ai déjà dit, j'estime que je ne viens pas d'un milieu défavorisé. J'ai grandi dans la banlieue chic lilloise. Je n'ai jamais manqué de rien ou du moins je n'ai pas ressenti de manque. Il y a même une période où je vivais plutôt bien. A 16 ans quand l'une de mes grandes passions dans la vie était le shopping, ma maman me faisait plaisir régulièrement.

A 18 ans, j'ai commencé à vouloir voyager, m'acheter un ordinateur. Bref faire des trucs sympas. J'ai vite compris que ma mère ne pourrait pas me payer tout ça et de toutes façons il n'était pas question de faire peser sur elle tous ces frais qui étaient accessoires.
Alors l'été de mes 19 ans, j'ai travaillé, et puis tous les étés jusqu'à mes 25 ans.
Les sous que je touchais me permettaient de payer mes loisirs et voyages pendant l'année. J'ai bien conscience de ma chance, certains travaillent l'été pour survivre pendant l'année.



A 23 ans, en 2012, grosse folie, j'ai décidé de vivre avec mon copain. Je rentrais alors en Master 2, je savais que mes horaires me permettraient de travailler à côté. C'était un choix et je l'assume entièrement.

A la fin de mon Master 2, j'ai fait un stage, puis un deuxième. Et j'ai décidé de passer le concours du CRFPA (le concours pour rentrer à l'école des avocats). Je me suis inscrite à l'IEJ, en 2013, (institut d'études judiciaires, il faut s'y inscrire pour pouvoir passer le CRFPA) et cette année-là (oh miracle) je suis devenue boursière. 160 euros en plus dans mon budget par mois, ça m'a fait plaisir.

Puis en janvier 2014, je n'ai plus eu de prestations CAF (les fameux APL!) pour une raison que je ne développerais pas ici. J'ai vécu toute l'année avec des jobs étudiants puis un stage, tout en révisant le concours. L'été est arrivé et il a fallu mettre les bouchées doubles pour le CRFPA.
Comme je l'ai déjà dit c'était soit je continuais à me nourrir et à payer mon loyer, soit je me payais une prépa privée, j'ai donc choisi de vivre sur mes économies et de bosser seule.
J'ai vécu sur mes économies (hormis deux trois journées de jobs par ci par là) jusqu'à la fin décembre 2014. Six mois à vivre sur ce que j'avais mis de côté, autant vous dire que je suis arrivée en décembre à découvert.

Et là c'était le moment de rentrer à l'école des avocats, en janvier 2015. Ecole des avocats qui coûte 1600 euros et qui te dit en gros « démmerde toi pour vivre, tu as une obligation de présence ». Oui vous avez bien lu, vous avez une obligation de présence en cours. Les horaires de cours étant grosso merdo de 9h à 17h, dur de travailler la journée... La formation étant une formation professionnelle vous avez le droit de toucher le chômage mais pas le RSA, ni les bourses CROUS. Demmerde toi, tel est le maître mot.
Alors je me suis démmerdée. J'aurais pu bosser le week-end et le soir. J'aurais pu galérer pendant 6 mois. J'ai choisi la «facilité », si on peut appeler ça un choix facile, j'ai fait un prêt étudiant. Pas un gros prêt, mais suffisamment pour avoir des remboursements sur 5 ans. Ce prêt m'a permis de vivre tranquillement pendant 6 mois. Il m'en reste aujourd'hui une partie.

Il est possible d'avoir une bourse barreau/Etat. Tu déposes ton dossier en décembre, tu sais si tu es bénéficiaire de cette bourse en avril. Le montant de cette bourse est d'environ 2300 euros. Tu la touches en deux fois : un versement en juin 2015 et un autre en juin 2016. Ce statut de boursier, te permet aussi d'être exonéré des frais d'inscription. Il se trouve que je suis boursière, je n'ai donc pas payé les 1600 euros d'inscription. Cette initiative est vraiment formidable mais les critères d'attribution sont très flous. Tu ne sais pas avant avril si tu l'obtiens ou non et tu touches le premier versement en juin. Comment tu es censé vivre pendant les 6 mois avant ? Mystère …



Aujourd'hui je suis en stage PPI depuis juillet. Cela signifie que je suis en stage dans une structure, autre que cabinet d'avocats. Cette structure me paye entre 450 et 508 euros par mois. Je n'ai toujours pas de CAF, ce sont donc mes seuls revenus. Et je suis en colère parce que j'ai 26 ans, j'ai réussi mes études, je suis bientôt à bac +7 et chaque mois est de plus en plus compliqué.

Pourquoi j'écris ça spécialement ce mois-ci ? Parce que je vais devoir payer ma taxe d'habitation bientôt, ainsi que mes frais de sécurité étudiante. Comment vais je faire ? Probablement vendre un rein...

Je suis amère et frustrée. Et je n'aime pas être comme ça. Mais je vous le demande, qui peut vivre avec 450 euros par mois ? J'ai de la chance, je vis avec mon copain qui lui travaille et mon loyer n'est pas bien élevé. Sans lui, je ne sais pas comment je ferais.
Je pourrais retourner vivre chez ma mère vous me direz. A 26 ans, j'ai aussi envie de vivre avec mon copain, de construire ma vie avec lui. Ma place n'est plus aux cotés de ma mère.

Vous allez me dire que ça va s'améliorer. En stage cabinet d'avocats, à partir de janvier 2016, je toucherais minimum 800 euros et maximum 1200 euros. J'ai hâte et ça va aller bien mieux à ce moment-là. Sauf que quand on pense un peu plus loin, ce n'est pas si évident. Mon stage va se terminer en juillet. En septembre / octobre je passerais le CAPA (examen final de l'école qui va me permettre d'exercer la profession d'avocats ensuite). Je prête serment en novembre et pourrais exercer au mieux en décembre. De août à décembre 2016 je suis donc probablement supposée vivre d'amour et d'eau fraîche.
Vous vous souvenez de la bourse de 2600 euros ? C'est là qu'elle intervient. Je compte vivre ces quelques mois grâce à cette bourse.

On en parle de la robe d'avocat aussi qui va me coûter 1000 euros l'année prochaine ? Ou vais-je les trouver... j'avoue que c'est encore un mystère.


Je suis énervée. J'en ai marre d'avoir 26 ans et de devoir vivre comme si j'avais 20 ans et que j'étais en première année. J'en veux à l'école de considérer que nous sommes tous des enfants de nantis ou des rentiers. Écrivons-le une bonne fois pour toutes : ma mère ne m'aide pas financièrement, du moins pas régulièrement et pas suffisamment pour que je puisse en vivre. En « interdisant » aux élèves de travailler, l'école les condamne à vivre soit sur leurs économies, soit à faire des prêts étudiants, soit à travailler le soir et le week-end en plus de leurs études. Dans tous les cas, ces étudiants vivent dans la précarité.
J'en veux à ce système qui me paye 450 euros par mois. QUATRE CENT CINQUANTE EUROS
Dois je rappeler que le seuil de pauvreté en France est de 828 euros par mois ? En imposant un minimum légal de 450 euros par mois, l'Etat condamne les étudiants à la pauvreté. Les stages encore une fois sont donc réservés aux gens qui vivent chez leurs parents, à ceux qui touchent une grosse bourse ou ceux dont les parents peuvent les aider. Si vous vous situez quelque part au milieu de tout ça, c'est foutu pour vous. J'en suis venue à poser des jours de congés sur mon stage pour pouvoir travailler, pour avoir plus de sous à la fin du mois... On marche sur la tête !

Et j'enrage parce que je pense mériter mieux que 450 euros par mois.
Il faut arrêter avec cette hypocrisie qui consiste à dire que le stagiaire n'est pas un « vrai employé », qu'il est là pour apprendre et ne fais pas le même travail que les autres. Je ne suis pas un stagiaire de 3ème, je ne passe pas mes journées à faire des photocopies ou à regarder les gens faire leur taf. J'ai des dossiers, un peu de responsabilité, je suis juriste, j'ai des compétences. Je fais le même taf que mon collègue qui lui est embauché et au moins payé le triple de ce que je gagne. Me payer 450 euros par mois pendant 6 mois c'est juste indécent et malhonnête. Je n'en veux pas à la structure qui m'embauche, juste à la loi qui est mal foutue.

Pourquoi ne pas relever le minimum légal ? Pourquoi ne pas faire une « gratification » (on en parle de ce mot?) qui serait en fonction du niveau d'études ? Parce qu'en général, plus on augmente dans les études, plus on a de compétences, plus on est vieux et on aspire à construire sa vie. Construire sa vie suppose avoir un minimum de sous pour y arriver.

Je deviens de plus en plus amère sur le sujet. Je finis par « en vouloir » à mes potes qui sont salariés et gagnent bien leur vie quand ils me disent « j'ai plus un rond ». J'en veux aux fils/filles à papa dont le loyer et la beuverie du samedi soir sont payés par papa/maman. Certains me demandent comment je fais parfois pour survivre financièrement. Et bien c'est simple je vis à découvert. Si je veux continuer à voir mes amis, qui sont pour la plupart aidés par papa/maman ou déjà salariés, je suis obligée de vivre au dessus de mes moyens.

Et vous savez ce que c'est le pire ? C'est que je ne peux même pas me consoler en me disant que je serais bien payée quand je serais avocate (un jour je ferais un article sur le mythe de l'avocat qui gagne bien sa vie). Quand on choisit de défendre des gens, on est en général moins bien payé que quand on décide de défendre des entreprises... La plupart des jeunes avocats quand ils commencent touchent à peine plus qu'un SMIC, pour un bac +7 et 50h de taf par semaine... Heureusement que je ne fais pas tout ça pour l'argent.



8 commentaires:

  1. Il n'y a aucune honte à solliciter un prêt étudiant, c'est fait pour ça. Limite t'aurais peut-être pu en demander un "élevé" car les banquiers pouvaient estimer que tu pourras les rembourser assez vite quand ta situation pro sera stabilisée (c'est pas nécessairement, vrai, mais c'est ce qu'ils croient).
    Enfin sinon oui c'est bien d'la merde 450 euros par mois pour un "stage" dont on sait tous que c'est pas limité à la photocopieuse

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui j'aurais pu en faire un plus grand mais m'endetter sur 5 ans ça me suffit largement... Et c'était assez drôle la tête de ma banquière quand j'ai dit "avocat", je pense que j'aurais pu lui demander un prêt de 100 000 euros elle aurait dit oui. Le mythe de l'avocat qui gagne très très bien sa vie est utile parfois (bien que faux) ! Merci pour ton commentaire sinon !

      Supprimer
    2. Oui voilà, c'est ça l'idée... c'est pas encore trop gênant d'avoir un gros prêt à rembourser, surtout vu le monde d'aujourd'hui. Il est fini le bon vieux temps où on pensait pouvoir trouver un boulot dès la fin de ses études et rembourser sereinement et rapidement. L'idée c'est de ne pas tomber dans le piège du remboursement rapide en grosses mensualités. C'est ça qui prend à la gorge. Bonne chance pour la suite !

      Supprimer
  2. Ca doit faire du bien de se défouler en écrivant ici ! A mon tour alors.

    Mon copain est pile poil dans la situation que tu décris : élève avocat, il vient d'avoir son CAPA et prêt serment dans deux semaines. En attendant, il a enchaîné les stages (deux fois six mois avec l'école, le tout sans vacances, puis un nouveau stage volontaire pour pouvoir toucher de l'argent, le tout en rédigeant ses deux mémoires + en révisant le CAPA). Aujourd'hui, sa maître de stage refuse de lui faire un contrat de collab avant qu'il n'ait prêté serment. Il travaille donc au black, sera payé (peut-être) 800 euros, comme un stagiaire. Il a 29 ans et 8 ans d'études derrière lui.

    Quant à moi, fin de M2, pas un sous en poche, pas de parents pour m'aider à payer mes études non plus, j'ai dû, sans argent, déménager à Paris pour pouvoir effectuer mon stage de fin d'études. Certes, je suis payée 750 euros, plus que le minimum légal, mais je mets n'importe qui au défi de survivre avec cette somme à Paris. N'ayant pas pu trouver de logement en étant simple stagiaire, même avec des garants, j'ai dû sous-louer un appartement et je n'ai donc pas eu droit aux APL.

    On est tous les deux à bouts. J'ai la chance d'avoir signé un CDI qui va me permettre de tenir jusqu'à septembre prochain, puisque je compte passer le CRFPA. Mais comme toi, il me faudra ensuite payer l'école, et (sur)vivre en attendant d'être en stage... Stage pendant lequel je ne serais pas forcément plus payée.

    Alors oui, il y a un énorme problème à sous-rémunérer les stagiaires. On ne peut pas vivre, on mange des pâtes pendant une semaine à chaque fin de mois, on se prive de beaucoup de choses voire de tout, on est aigri, fatigués par nos soucis financiers. Ce qui m'a d'autant plus énervé, c'est d'entendre mon patron dire que je travaillais bien mieux que certains de ses salariés, payés 3 fois plus que moi.

    Je pense donc qu'on est en droit d'être en colère, que nos capacités et nos compétences ne valent pas autant que celles des autres, même si on est en "apprentissage". Au bout de deux semaines d'entreprise, j'étais parfaitement opérationnelle. Il serait temps d'arrêter de dévaluer le travail des étudiants et de nous rendre la poursuite des études de plus en plus difficile…

    Merci en tous cas de me rappeler que je ne suis pas la seule dans cette situation, et qu'il faut rester courageuse :)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je suis contente si ça a pu te défouler !

      En effet 750 euros par mois à Paris c'est impensable ! Je te conseille de mette de coté autant que possible pendant ton CDI pour être tranquille au maximum pour l'école des avocats!

      Je pense que nous sommes malheureusement nombreux dans cette situation... Plein de courage à toi et ton copain !

      Supprimer
  3. Lire ton article m'a fait beaucoup de bien, je me suis beaucoup retrouvée dedans!

    Je vis également avec mon copain, mais à Paris : la période d'école est donc très difficile financièrement parlant.
    Impossible de travailler en étant à l'école, chaque absence devant être justifiée si tu ne veux pas te retrouver avec 5 points en moins sur ta moyenne lors du CAPA.
    J'ai donc fait une demande de bourse en début d'année qui m'a été refusée, dans la mesure où ils prennent en compte les revenus des parents, les miens au jour de la demande (logique puisque ma situation était précaire?) et ceux de mon copain. Tout cela additionné forcément ça dépasse le plafond (malgré tout, mes parents ne peuvent pas m'aider). J'ai même dû adresser un courrier, avec lettre de motivation afin d'obtenir un échelonnement des droits d'inscription..

    Comme toi je suis un peu amère sur ce sujet, mais il faut s'accrocher, tous ces sacrifices finiront bien par payer :-)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Déjà à Lille c'est galere, je n'imagine pas à Paris où tout est hors de prix (surtout les logements). Heureusement que mon copain est là oui mais moi qui aime avoir mon indépendance (surtout financière) c'est pas toujours évident de dépendre plus ou moins de lui... Courage à toi !

      Supprimer
    2. Déjà à Lille c'est galere, je n'imagine pas à Paris où tout est hors de prix (surtout les logements). Heureusement que mon copain est là oui mais moi qui aime avoir mon indépendance (surtout financière) c'est pas toujours évident de dépendre plus ou moins de lui... Courage à toi !

      Supprimer